Mardi Gras, à l’approche de minuit. Le carnaval atteint son apogée. Deux heures plus tôt, les fameuse peluches, personnages emblématiques du carnaval d’Evolène, ont déposé la Poutratze, ce bonhomme de paille représentant l’hiver, dans un pré enneigé où le bucher a été installé. L’exécution a bel et bien eu lieu, comme il se doit, avec la lecture d’un testament, rédigé en patois et… en français.
Une tradition symbolique qui marque la fin de l’hiver et l’arrivée du printemps.
Une scène à la fois théâtrale et libératrice, qui précède la clôture officielle de ce carnaval.
Il est minuit sonnant, le silence de la nuit se fait lourd, mais l’instant est solennel. Sur la place de l’église, les peluches, visagères ajustées, se sont rassemblées, et dans une ultime explosion de sonnettes, les masques vont tomber. Chacune d’entre elle sait que le moment est venu de clôturer cette tradition ancestrale. Là maintenant, des jours et des semaines d’effervescence vont toucher à leur fin. Les peluches s’alignent, d’une main agile, elles « tschargattent » inlassablement, comme si elles voulaient prolonger l’instant, le suspendre dans le temps. Puis dans ce joyeux tintamarre, les masques se lèvent et les visages apparaissent, dévoilant des émotions enfouies. Il y a des sourires, des regards complices échangés entre tous ceux qui ont vécu cette fête avec un enthousiasme contagieux mais il y aussi des larmes. Elles ne coulent pas de tristesse, mais d’émotion, celle que l’on ressent quand on sait qu’on vient de vivre quelque chose d’exceptionnel, quelque chose qui ne se reproduira pas avant…une longue et interminable année.
Attendre des semaines, des mois, avant que la magie du carnaval ne revienne, avant que le village ne se réveille à nouveau sous le bruit des sonnettes. Ces larmes, cette émotion, sont aussi un témoignage de l’attachement que l’on porte à cette tradition. Une fierté, profonde et indéfectible, brille aussi dans leurs yeux. Ces jeunes, ces hommes et quelques femmes, ont porté la tradition de leur village avec un amour sincère et une ferveur qui les rend touchants. Ils sont les gardiens d’une culture vivante, transmise de génération en génération. Leur présence, d’habitude si bruyante et festive, est désormais empreinte d’une étrange solennité. Dans quelques minutes, tout sera calme à nouveau. Les peluches auront quitté la scène, les costumes de peaux seront rangés, les visagères aussi. Les yeux des badauds, habitants et visiteurs qui ont veillé tardivement, sont rivés sur cette scène qui marque la fin d’un carnaval pas comme les autres. Le son des sonnettes n’est plus, mais quelque chose persiste dans l’air, comme une empreinte invisible. Ce sont les souvenirs. C’est l’intensité de la déferlante du dimanche avec les peluches et les empaillés. C’est l’excitation d’une matinée d’empaillage ou l’arrestation et le jugement de la Poutratze. Ce sont tous ces moments-là, ces moments de partage et de convivialité.
Autant de moments forts qui existent et perdurent grâce à la volonté des habitants. Qu’ils soient sous les feux de la rampe ou dans l’ombre, ce sont eux tous qui insuffle ce caractère unique et vivant. Dans les coulisses, loin des regards, il y a les heures passées à préparer les festivités. On façonne les costumes en peau, on sculpte les visagères dans le bois d’arolle, on peint les masques et on veille à chaque détail. Et ce « on », ce sont toutes les générations qui se mêlent dans une belle harmonie. Hommes, femmes, enfants, tous sont impliqués dans ce carnaval, faisant de cette tradition un moment de partage intergénérationnel. Mais c’est bien la jeunesse du village qui fait vivre l’âme de l’événement. Dès leur plus jeune âge, ils grandissent avec cette tradition, impatients de prendre le relais et de faire vibrer Evolène. Ces jeunes ne sont pas seulement des « carnavaleux » : ils incarnent la tradition. Chaque week-end, les peluches affrontent le froid de la nuit et déambulent librement dans les rues du village. Dans cette ambiance feutrée, ils ne sont pas là que pour faire du bruit ou déranger ; ils ont une mission : chasser les mauvais esprits. Leurs sonnettes résonnent comme un appel au renouvellement, à l’éloignement des ténèbres de l’hiver, pour faire place au printemps.
Et puis, il y a cette fierté, cette identité locale, indescriptible, celle que l’on retrouve aussi, lors d’une montée à l’alpage ou chaque 15 août à l’occasion du cortège de la mi-été. Elle ne se décrit pas, elle se vit et se ressent. Elle est dans chaque geste, dans chaque sourire. Elle est ce lien invisible qui unit tous les habitants d’Evolène et le Val d’Hérens tout entier, ce lien tissé au fil des générations et qui rend ce carnaval tellement unique. C’est une fierté d’appartenir à un village, à une vallée, à un territoire où la tradition est plus qu’un simple héritage : elle est vécue, ressentie, partagée avec tout son être.
Alors, au moment où les peluches, le visage désormais découvert, se rassemblent une dernière fois, un dernier souffle d’émotion traverse la place. Il y a une forme de gratitude dans l’air, une reconnaissance mutuelle entre les habitants et les gens d’ailleurs. Tout le monde sait qu’au-delà de la fête, c’est une véritable force collective qui anime cette tradition. C’est cette énergie commune, cette envie de faire perdurer quelque chose de précieux, qui fait que, d’une année à l’autre, le carnaval d’Evolène ne faiblit jamais.
Minuit est passé, c’est la fin du carnaval, mais aussi le début d’une période de Carême. Un moment de nostalgie s’installe, car tout ce que l’on vient de vivre semble irréel. Dans le cœur de chacun, le carnaval continuera de vivre, immortalisé dans la mémoire collective du village. Car à Evolène, chaque carnaval n’est pas seulement un événement. C’est une promesse : celle de se retrouver, encore et toujours, dans la ferveur et la chaleur de cette tradition vivante. Et c’est ça, qui fait vraiment la magie de ce moment.